-------->> La photo d'Anouk en
--------souvenir de cette après
--------midi mémorable à la table
--------ronde à quatre autour de
--------quelques post-it et puis
--------des boissons chaudes.Le temps de s'éloigner.
-- Il court un peu essouflé, s'arrête à un coin de rue, fouille minutieusement du regard la foule des passants qui émergent de l'Underground. Elle ne l'aurait pas pris, tout de même, avec toute cette foule...et puis, elle ne connaît pas Londres...
What time is it, please ? Un vieux monsieur, chapeau melon et canne, presque tout droit sorti des vieux romans agatha christien l'interroge, sa petite moustache grise soigneusement taillée. Pris de court, il cherche désespérement son iPod dans ses poches, continuant de guetter la moindre trace de son apparition. Le vieux monsieur s'impatiente, trépigne un peu, époussette son épaule gauche, remet droit son chapeau gris.
Two past ten. Soudain, là. Une petite tâche bleue, dans la foule. Vite, vite.
Sorry, sorry.
Hey guy, you're fucking late ! Plus vite. La foule dense de Picadilly se resserre sur lui, toujours plus. La tâche bleue, qui se révèle être un manteau porté par une jeune fille juchée sur des escarpins beiges, oscille entre un groupe de punks et deux mégères avec leur sacs en plastique.
Laura ! La jeune fille semble comme happée par la foule. Il distingue son visage apeuré, seule dans la foule d'un pays inconnu.
Laura, attends-moi ! Son coeur bat fort, il le sent tambouriner à un rythme fou dans sa poitrine, au fur et à mesure qu'il se rapproche d'elle. Il voit ses yeux chercher les siens parmi les anonymes, il la voit trembler, indécise, sensible, un peu comme mise à nu. Il la voit, elle le cherche. Il joue des coudes, atteint son dos, lui met les mains sur les yeux, elle sursaute.
Ce n'est pas une heure, pour se promener dans Londres, mademoiselle... Il lui sourie, elle le trouve beau, il caresse ses cheveux, elle sourie à son tour.
-- C'était comme si on m'avait lâché dans une arène : les gens, sembables à des lions rugissants, semblaient m'agresser de toutes parts ; je ne pense pas qu'un Anglais puisse ressentir cela, c'est typiquement français, ou plutôt typique de la jeune fille en dehors de son pays et de sa langue natal. Mes pieds me font mal, mes chevilles tremblent sur leur dix centimètres de hauteur, et mon manteau bleu attire sans cesse les regards des passants : tantôt un oeil désapprobateur, tantôt admiratif. Je traverse une ruelle moins dense. Un groupe de jeunes me siffle, braillant quelques préciosités au passage, dont je saisis la moitié des mots.
You're such a slut, honey. Je continue, plus vite, pour déboucher dans une immense artère. Piccadilly Circus s'étend devant moi, imposante, et je reste immobile, inerte, devant la marée humaine ; d'ailleurs deux petites vieilles à l'air rabourgri façon vieille peau et sac plastique me dépassent brusquement, me faisant vaciller sur mes échasses (qui a dit que les vieilles étaient inoffensives, hein ?). Décidée mais un peu suicidaire, je m'engage dans le flot d'un petit mouvement rapide et fluide, espérant trouver au bout une place où je pourrais m'asseoir et scruter tout ce monde, pour tenter de le voir. Puis soudain, un cri. Qui déchire le brouhaha sonore de l'avenue, devenu superflu à mes oreilles. Une voix inconnue, qui crie mon nom. Dans un ton parfaitement français. J'essaie de faire volte-face, me résigne. J'essaie de trouver un recoin, une alcôve où me réfugier pour échapper à la foule et répondre à mon inconnu. J'espère secrètement le reconnaître. Je marche. J'accélère. Soudain, là, sur mon épaule, à travers le manteau épais, je sens une main chaude, un contact, une pression douce mais ferme, une présence, un appel. Je n'ai pas le temps de réagir que les mains, hâtives, se sont posées sur mes yeux. Je sens à présent leur chaleur mieux que jamais. Immobile. En plein milieu de la plus grande avenue de Londres. Autour des gens mécontents marmonnent. Peu importe, je n'entends (plus) rien. Le temps s'est arrêté. La voix, et je suis persuadée désormais que c'est la sienne, s'élève, sensuelle, posée, avec ses petites intonations bien anglaises et me murmure que l'heure n'est pas au gambadage solitaire. Je n'y tiens plus. Cela faisait trop de temps. Trop de temps que ce moment avait été rêvé, rererêvé, idôlatré, pensé, repensé, rerepensé, joué, rejoué, modifié, attendu, cherché. Trop de temps que j'attendais ses mains, son corps, lui. Trop de temps que trop de choses nous séparait trop inutilement. Et là, maintenant, je me retourne, les nanos-secondes défilent dans un souffle et pourtant c'est comme si je sentais le vent de leur vitesse me rougir les joues, et je le vois. Je le vois, oui, je l'observe, je m'en gargarise, de ses traits, de ses yeux, brillants, de sa présence, de lui. J'oublie tout, tout et rien, rien et tout, le temps de lui. Le temps de sa présence. Il déplace une mèche de mes cheveux. L'air est frais.
C'est rien, et puis c'est tout.